Atis Fanm Pote Ayiti : créer un espace pour permettre aux femmes artistes de grandir et de prendre les rênes

En Haïti, où le patrimoine culturel constitue un pilier de l’identité nationale, les femmes jouent depuis longtemps un rôle central dans sa préservation. Pourtant, les femmes artistes sont souvent confrontées à des défis liés à l’accès à la formation, au développement professionnel et à la visibilité.

En avril 2025, douze femmes artistes ont été réunies pendant six mois par Global Hip-Hop autour du projet Atis Fanm Pote Ayiti, afin de contribuer à changer cette réalité : Alzire Rocourt, Nahomie Felt, Fameuse Maude, Landie Charles, Alexandra Nerlove, Cindy Pierre Louis, Sephora Valery, Paul Vanessa Lindor, Irvah Icaëga Isrël, Rebecca Pierre, Monica Lowensky Jhon et Marie Nicole Guillaume.

Chanteuses, danseuses, conteuse et tambourinaires, elles sont arrivées avec leurs propres histoires, leurs savoir-faire et leurs ambitions. L’objectif n’était pas de les faire entrer dans un même moule, mais de leur offrir un cadre où chacune pouvait approfondir sa pratique et développer son propre travail.

Le changement de nom, d’Ankadre Atis Fanm Ayiti à Atis Fanm Pote Ayiti, traduisait cette volonté. Il ne s’agissait pas seulement d’offrir un accompagnement aux femmes artistes, mais aussi de reconnaître leur capacité à porter, diriger et façonner leurs propres projets artistiques.

L’initiative a également associé le développement artistique aux questions d’inclusion et d’accessibilité.

Atis Fanm Pote Ayiti est plus qu’un projet ; c’est un mouvement, a souligné la directrice Amandine Saint Martin, témoignant de cette volonté de fédérer les talents féminins tout en élargissant les possibilités offertes aux créatrices en situation de handicap au sein de l’écosystème culturel national.

Le projet a bénéficié du soutien du Caribbean Culture Fund (CCF) et du Centre d’Art, une institution culturelle qui soutient les arts visuels et les artistes en Haïti depuis 1944. Grâce à cette collaboration, les artistes ont bénéficié de formations techniques, d’un accompagnement artistique, d’une visibilité médiatique et de réalisations audiovisuelles. Durant six mois, le projet a donné aux participantes le temps de faire des recherches, d’expérimenter et de présenter de nouvelles œuvres à un public plus large.

Quatre chanteuses, quatre façons de trouver leur voix et leur voie

“Nos artistes ont un réel talent et de grands rêves”, a ajouté Saint Martin. Pour Alzire Rocourt, Nahomie Felt, Fameuse Maude et Landie Charles, le parcours a commencé par la voix. À la Lyra École de Musique, elles ont travaillé le solfège, la respiration, la technique vocale et l’interprétation. L’audition a permis à chacune de mieux comprendre les caractéristiques et l’étendue de sa voix. Nahomie Felt y a notamment identifié sa tessiture de mezzo-soprano, tout en prenant conscience du travail encore nécessaire sur le souffle et le volume.

Cette recherche a également nourri leurs projets individuels.

Nahomie Felt a développé Ayiti vers l’Afrique, un projet musical conçu avec le metteur en scène Ronald Vital autour des liens historiques, socio-économiques et culturels entre Haïti et l’Afrique. Un premier single était envisagé pour une production en studio.

Fameuse Maude, de son côté, a poursuivi son travail sur son album solo.

Les chanteuses ont également exploré le matrimoine de la musique haïtienne, en s’intéressant au travail et à l’influence des femmes dans l’histoire musicale d’Haïti, notamment Ticorn, Carole Demesmin, Martha Jean Claude, Emeline Michel, Claudette et Ti Pierre.

Elles ont constitué un répertoire de 12 chants, travaillé avec chœur et arrangements sous la direction des maestros Frantzy, Kido et Gamart.

Pour Alzire Rocourt, le parcours a également ouvert une réflexion autour de son travail et de la possibilité de développer un séminaire consacré au rythme.

Quand le corps est devenu récit

Pour Alexandra Nerlove, la recherche chorégraphique s’est appuyée sur le Yanvalou, une danse et un rythme traditionnels haïtiens ancrés dans le Vodou, ainsi que sur le matrimoine de la danseuse et anthropologue Katherine Dunham, dont le travail s’est largement nourri des traditions de danse caribéennes. Nerlove a également travaillé sur les techniques de performance et suivi une formation poussée en danse.

Elle a notamment bénéficié d’un travail intensif en techniques acrobatiques et en powermove, un style de mouvement associé à des techniques au sol dynamiques et physiquement exigeantes, ainsi que d’un atelier consacré aux bases de l’écriture chorégraphique, c’est-à-dire à la manière de structurer le mouvement dans une performance.

De cette recherche est née Zwazo (Oiseau), une création pensée autour du chaos, du tourbillon, de l’enfermement et de la perte de repères. La pièce explorait également les rapports entre l’être humain et le monde vivant.

Elle a également préparé une performance intitulée Gras, toujours basée sur le rythme Yanvalou, ainsi qu’une pièce laissant une place importante à l’improvisation autour du conte Marya men dlo (Maria, l’eau est là). Elle a aussi travaillé avec les membres de Magounda, où le mouvement individuel s’inscrivait dans le rythme et la coordination du groupe.

Magounda : six présences vers une pulsation commune

Avec Sephora Valery, Paul Vanessa Lindor, Irvah Icaëga Isrël, Rebecca Pierre, Monica Lowensky Jhon et Marie Nicole Guillaume, Magounda s’est concentré sur l’apprentissage et l’interprétation de danses folkloriques haïtiennes et de chants Vodou, avec le tambour au centre du travail du groupe.

Les répétitions ont progressivement donné forme au groupe et aidé les participantes à développer leur capacité à coordonner le mouvement, le rythme et la performance sur scène.

Au sein de ce travail collectif, des intérêts individuels ont également émergé. Marie Nicole Guillaume, par exemple, s’est appuyée sur son expérience dans le domaine agricole pour développer des idées autour des plantes et du reboisement, intégrant ainsi des thèmes environnementaux à sa réflexion créative.

Cindy Pierre Louis : voir le monde autrement

Comédienne-conteuse, Cindy Pierre Louis a développé son travail à travers Lasous (La Source) et Marya men dlo, réunissant le conte, le mouvement, le rythme et la mémoire.

Sa participation a également contribué à l’attention portée par le projet à l’accessibilité. À la Société Haïtienne d’Aide aux Aveugles et à la Bibliothèque Roger Dorsainvil, qui disposait de livres en braille, les participantes ont rencontré des artistes et des personnes en situation de handicap actives dans l’espace culturel. Ces visites leur ont permis de mieux comprendre les expériences des personnes en situation de handicap et l’importance de l’accessibilité dans la participation à la vie culturelle.

Donner aux parcours les outils nécessaires

AFPA a également abordé la dimension professionnelle d’une carrière artistique. Le projet a accompagné les participantes dans l’élaboration de leurs CV et biographies, la constitution de dossiers artistiques, la collecte de pièces complémentaires, la production de photographies et de vidéos, ainsi que dans le choix et l’orientation de leurs projets personnels.

Le travail sur l’image et la parole a complété cette préparation. Les biographies ont été retravaillées pour devenir plus fluides à l’oral, tandis que les artistes ont appris à parler devant une caméra et à travailler leur regard, leur posture, leur voix, leur débit et leur contact avec le public. Ces compétences devaient les aider à mieux se présenter et à présenter leur travail dans des contextes professionnels et publics.

Quand les créations ont rencontré leur public

Après les ateliers, les recherches et les répétitions, les artistes ont présenté leur travail au public, notamment au Zili Bar Resto, situé à la Place Boyer à Pétion-Ville, ainsi qu’à la Place Boyer elle-même, l’une des places publiques de Pétion-Ville.

Douze parcours et une suite à écrire

Grâce au projet, les artistes ont renforcé leurs compétences, développé leur propre travail et acquis de nouveaux outils pour soutenir leur carrière artistique. Chacune a également pu explorer sa propre direction créative à travers différentes formes artistiques, contribuant ainsi à préserver et à transmettre les traditions culturelles haïtiennes.